Sociologue spécialiste de la politique de la ville, Thomas Kirszbaum accompagne et observe la mise en place de plusieurs conseils citoyens de Bordeaux Métropole. Dans cette interview, il analyse les atouts et les limites des conseils citoyens, et dresse leurs perspectives à moyen terme.

Par Anouk Cohen (anouk.cohen@centres-sociaux.fr)

Dans quel cadre travaillez-vous avec les conseils citoyens ?

Je suis sociologue et je travaille sur la politique de la ville depuis de nombreuses années. Je l’étudie aussi de manière comparative avec d’autres pays, notamment les États-Unis. La question de la participation fait donc partie de mes problématiques de recherche depuis longtemps. De façon plus opérationnelle, je travaille actuellement avec des conseils citoyens à Bordeaux, Cenon et Floirac dans le cadre d’un projet de renouvellement urbain piloté par Bordeaux Métropole. C’est un bon poste d’observation pour analyser l’intérêt et les limites des conseils citoyens dans ce que l’on appelle désormais la co-construction des politiques publiques.

Selon vos observations, quels sont les atouts des conseils citoyens ?

C’est le seul outil institutionnel dont on dispose aujourd’hui, donc il faut faire avec ! La loi Lamy a remis au goût du jour l’enjeu de la participation, lequel avait quasiment disparu de l’agenda national de la politique de la ville. C’est en soi une évolution positive. Les conseils citoyens innovent sur certains plans au regard du modèle préexistant des conseils de quartier. D’abord, le principe de tirage au sort est nouveau dans ce type d’instance : il permet d’apporter un peu de diversité dans les publics participants, même si beaucoup d’habitants tirés au sort se désistent et même si l’on peut se retrouver au final avec un tout petit nombre d’habitants.

Seconde avancée : pour la première fois aussi, les élus locaux ne sont pas membres de droit d’un dispositif de démocratie participative. Ils ne peuvent contrôler les conseils citoyens que de manière indirecte, par exemple en intervenant en amont dans leur composition ou en les marginalisant en aval si leur composition ne les satisfait pas. Le troisième point positif, c’est de mettre des ressources à disposition des conseils citoyens en termes d’animation et de formation, pour aider les habitants à se repérer dans l’univers complexe des politiques publiques.

Quelles limites principales percevez-vous ?

J’ai vu des conseillers citoyens capables de mettre de côté leurs préoccupations personnelles, pour défendre l’intérêt général. J’ai vu des gens extrêmement dévoués, qui donnent de leur temps, qui sont très engagés et veulent œuvrer pour le bien commun. Mais ils sont souvent frustrés car ils ont le sentiment de ne pas véritablement participer aux décisions. La logique reste consultative. La principale limite selon moi, c’est que les conseils citoyens s’inscrivent dans un schéma descendant, celui d’une offre de participation octroyée d’en haut, par les pouvoirs publics. Et une fois mis en place, les conseils citoyens ne sont pas nécessairement reconnus comme légitimes pour co-décider. Les élus et les techniciens des institutions locales peuvent accepter de dialoguer avec les conseillers citoyens, mais ils ne sont pas prêts à remettre en question la manière dont ils prennent leurs décisions. Les cultures d’organisation des services publics, généralement peu enclins au dialogue avec les citoyens, ont vite fait de reprendre le dessus.

J’observe aussi que le collège des acteurs locaux, notamment associatifs, investissent peu les conseils citoyens. Tout se passe comme si les associations désignées par les pouvoirs locaux ne s’estimaient pas légitimes pour porter les demandes sociales des habitants. Ces associations se positionnent moins comme des acteurs de la démocratie locale que comme des acteurs des politiques publiques, qui délivrent des services aux habitants. Du coup, ces associations « prestataires » ne voient pas l’intérêt d’investir les conseils citoyens. Quant aux associations plus revendicatives, elles ont probablement été écartées par les élus locaux ou ne souhaitent pas jouer le jeu du dialogue consensuel avec les institutions.

Quel devrait être le rôle des conseillers citoyens selon vous ?

Les marges de manœuvre des conseils citoyens sont très dépendantes des alliances qu’ils parviennent à nouer avec les délégués du préfet, les élus municipaux ou les techniciens de la politique de la ville. Mais s’ils veulent véritablement jouer un rôle démocratique et renforcer leur légitimité, ils doivent aussi construire des alliances avec des collectifs d’habitants ou des associations qui ne sont pas officiellement affiliés à cette instance.

Il s’agirait en d’autres termes de positionner les conseils citoyens à l’interface des pouvoirs publics et des forces vives des quartiers. Et de renforcer leur capacité à interpeller les pouvoirs publics, à leur soumettre leurs revendications. Ce qui est compliqué car les conseils citoyens ne s’estiment pas forcément légitimes pour parler au nom des habitants du quartier, et parce que les partenaires institutionnels n’acceptent de reconnaître les conseils citoyens qu’à partir du moment où ceux-ci ne bousculent pas trop leurs habitudes de travail.

Quelles sont selon vous les perspectives d’avenir des conseils citoyens ?

Les conseils citoyens vont sans doute s’inscrire durablement dans le paysage de la politique de la ville. L’enjeu des prochaines années, ça va être la renégociation des contrats de ville en 2020, sachant qu’ils n’ont pas du tout été parties prenantes de l’élaboration des contrats de ville en cours. La question est de savoir si les conseils citoyens vont réussir à peser sur les choix de politiques locales pour donner du contenu au principe de « co-construction » inscrit dans la loi. Or cette co-construction ne saurait être limitée aux seuls conseils citoyens, qui manquent souvent de relais dans les quartiers. C’est pourquoi, il faudrait créer des groupes très largement ouverts aux habitants et aux associations pour élaborer les futurs contrats de ville, avec des conseils citoyens qui se positionnent comme garants de la qualité et de l’équité de la co-construction, voire comme animateurs du dialogue avec les institutions. Il me semble enfin qu’il faut poser la question de l’indemnisation financière des conseillers citoyens qui exercent une activité professionnelle, sans quoi on se retrouve avec une majorité de retraités.

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