Enseignante-chercheuse et maître de conférences en sciences politiques à l’Université Picardie Jules-Verne, Myriam Bachir consacre ses recherches aux démocraties – représentative, participative et d’interpellation. Son dernier livre « Et si les habitants participaient ? » met en lumière les initiatives citoyennes dans les quartiers populaires en se penchant notamment sur les conseils citoyens et les tables de quartier en Hauts-de-France.

Par Anouk Cohen (anouk.cohen@centres-sociaux.fr)

Pourquoi vous êtes-vous intéressée à la question de la participation citoyenne ?

Pour le chercheur en sciences politiques, c’est une question centrale. Ce qui m’intéresse c’est comment faire participer les « sans voix. »  Les cris de désespoir et les émeutes successives dans les quartiers populaires depuis les années 80 m’ont amené à travailler sur ces problématiques. Il y a une crise de la représentation, il y a une fracture sociale entre les citoyens et les représentants politiques, c’est un sujet qu’il me paraît urgent d’aborder.

Quels sont les points clés qui ressortent de vos recherches ?

Le premier constat est celui de la multiplication depuis les années 2000 des procédures de participation d’initiative politique. Il existe un effet de mode participatif au niveau des institutions. Ce bond quantitatif ne se traduit pas en termes qualitatif, c’est à dire qu’il ne débouche que très rarement sur une réelle implication des habitants dans les prises de décision. Ensuite, mes enquêtes montrent que les politiques ne sont pas prêts à payer le prix de la participation et à accepter le partage minimum du pouvoir qu’elle suppose. Autre élément crucial, la question des temporalités. Faire participer, donner la parole, écouter, co construire requièrent du temps. Les élus locaux ont été soumis à des injonctions et ont dû mettre en place les conseils citoyens dans les quartiers prioritaires dans une certaine urgence. Mais c’est une épreuve nouvelle pour les habitants de quartier populaire, qui nécessite de la pédagogie dans la façon de les mobiliser. Quand on regarde comment se sont déroulés les tirages au sort des conseillers citoyens, on observe souvent une grande part d’improvisation. Parfois le tirage au sort se fait sur listes électorales – mais comment toucher les sans voix qui ne votent pas ? D’autres fois, les habitants ont reçu un courrier anonyme chez eux sans plus d’explication. Dans certains endroits il y a eu du porte à porte mais c’est parfois intimidant pour les citoyens. Il y a eu lors de la première phase de mise en place un réel problème de recrutement. Il faut accepter que le temps de la participation ne soit pas le temps électoral.

Quelle(s) solution(s) préconiseriez-vous pour que les conseils citoyens soient réellement efficaces ?

La formation des habitants est souvent évoquée et beaucoup moins celle des élus et des agents administratifs. Une co formation habitants-élus à la participation serait plus que bénéfique, quelle que soit la forme. Il y a un retard démocratique de la part de nos élus, encore faut-il qu’ils l’acceptent et assument ce besoin de formation.Le schéma du conseil citoyen n’est pas mauvais en soi. Mais il est souvent demeuré une coquille vide de sens et de projets émanant vraiment des habitants des quartiers. Il faut se reposer la question du sens : est-ce que les élus locaux, les pouvoirs publics sont prêts à adopter une posture de co construction avec les habitants ? Cette question est cruciale mais n’a malheureusement pas été assez prise au sérieux. Les représentants se privent trop souvent de ces ressources dont ils auraient tout à gagner en termes d’efficacité de l’action publique.

Vous comparez les tables de quartier et les conseils citoyens. Quelles complémentarités voyez-vous entre ces deux dispositifs ?

Ils devraient se nourrir l’un l’autre. Le conseil citoyen pourrait être la courroie de transmission entre les différentes instances, dont les tables de quartier, et les pouvoirs publics. L’expérience des tables de quartier a produit des foyers d’inventivité démocratique et d’émancipation politique en milieu populaire. Les projets imaginés en table de quartier peuvent être relayés au conseil citoyen. Par exemple, au sein du quartier Étouvie à Amiens, table de quartier et conseil citoyen accueillent en partie les mêmes personnes. Ces recoupements seraient susceptibles de générer de la complémentarité et un travail conjoint. Ce sont aussi des espaces de formation citoyenne et des moyens de reconnaissance pour les habitants. Les deux instances sont trop souvent opposées, on raisonne trop souvent en termes d’exclusivité ou d’opposition. De ce point de vue, les tables de quartiers, comme d’autres groupes constitués en dehors de l’initiative politique, souffrent d’un manque d’écoute et de reconnaissance de la part des pouvoirs publics. Il serait dommage que certains représentants politiques se saisissent de la fin de l’expérimentation des tables de quartier pour imposer les conseils citoyens comme seule instance légitime. Non seulement ça fragiliserait les conseils citoyens auprès des habitants et constituerait une négation du principe de pluralisme, au fondement de la démocratie.

Comment voyez-vous l’avenir de la démocratie participative, notamment au regard de l’actualité ?

Tout pouvoir quel qu’il soit ne peut se passer de la relation, du contact avec les populations qu’il est censé gouverner. Un manque de considération des citoyens entraîne une rupture du dialogue et une crise, un déficit démocratique. C’est symptomatique du mouvement des gilets jaunes. Un certain nombre de manifestants demandent, au-delà des revendications économiques et fiscales, une coopération constructive dans le débat démocratique. Cette déconnexion entre représentation politique et citoyens génère un sentiment d’offense institutionnelle. C’est dangereux car cela touche parfois des personnes désocialisées, qui vont se sentir déçues, trahies et qui vont possiblement se détourner de la politique ou se laisser convaincre par des discours faciles – comme ceux de l’extrême droite. Nos politiques doivent prendre conscience de l’urgence à renouer le lien. Pas sous la forme d’une institution qu’on laisserait lettre morte ou réduite à une simple consultation, mais en considérant sérieusement cette question politique de la participation citoyenne des habitants en milieu populaire et en reconnaissant la légitimité des initiatives qui viennent du bas et qu’ils ne contrôlent pas.

Myriam Bachir, Et si les habitants participaient ? Entre participation institutionnelle et initiatives citoyennes dans les quartiers populaires, l’Harmattan, Licorne, Décembre 2018

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