Gérard Leval travaille depuis près de 20 ans sur les démarches participatives en tant que consultant. Il a travaillé pour le ministère de la Ville, pour le conseil régional Nord-Pas-de-Calais et pour différents collectivités. Il est également professeur associé à l’université Lille 3. Il vient de sortir un ouvrage intitulé « De l’intérieur d’un conseil citoyen » dans lequel il observe et analyse les pratiques liées au conseil citoyen lillois mais aussi ses enjeux et les solutions expérimentées sur le terrain.

Par Anouk Cohen (anouk.cohen@centres-sociaux.fr)

Quelle est la raison d’être de ce livre et de votre recherche ?

J’avais déjà pas mal travaillé sur la démocratie locale pour mes recherches précédentes. En 2014, au moment de l’entrée en vigueur de la loi Lamy, j’étais déjà dans le bain car j’avais accompagné plusieurs collectivités du Nord pas de Calais pour préparer la mise en place des conseils citoyens. Je me suis dit que ça serait sacrément intéressant de voir comment ça marche et évolue dans la durée. Ce projet est un projet indépendant, ça n’est pas une commande ce qui permet de vraiment se projeter sur la durée. De fin 2014 à fin 2018 j’ai travaillé avec le conseil citoyen de Lille et la commune associée d'Hellemmes. Je me suis aussi tournée vers une bonne dizaine d’autres structures (Rennes, Saint-Denis, Roubaix, Seclin…) afin de les mettre en comparaison et croiser les expériences.

Quels sont les points clés qui ressortent de cette recherche ?

Quand on parle des conseils citoyens, on parle peu du vécu ou de la « chair de la démocratie participative. » C’est-à-dire ce qui se passe dans les relations entre les personnes (quels profils, comment ils se réunissent, s’entendent, les relations de pouvoir qui s’instaurent…). Il faut décrypter tout ça pour rendre compte que les conseils citoyens c’est aussi des gens qui ont un affect, une vision pas forcément partagée et la démocratie doit s’accommoder de tout ça. Ça a une incidence sur les personnes qui quittent le conseil, qui peuvent avoir été meurtries dans des joutes verbales.

Le conseil citoyen est également sensé être impliqué dans des processus de décisions politiques mais souvent on les consulte sur des questions locales à enjeu très faible. On leur demande leur avis surtout sur des projets associatifs, sur des sujets du contrat de ville (programme de rénovation urbaine, les problèmes de sécurité, d’éducation, de santé…).

Il y a aussi un manque cruel de moyens, qui est un piège de l’autonomie. Peut-être que l’Etat et la ville ne mettent pas suffisamment de moyens pour répondre aux vraies missions des conseils citoyens.

Quelle est la plus-value de cette instance ?

Ce qui distingue les conseils citoyens d’autres instances, c’est l’autonomie prévue par la loi Lamy. Il y a une réelle possibilité de faire la relation entre le local et le global.

Dans ces instances, on fait l’apprentissage de la démocratie. Ça n’est pas forcément évident de passer de l’individuel à une parole collective. Ça ne peut marcher que si le conseil citoyen se donne vraiment des règles. L’étape de définition du règlement intérieur est vraiment essentielle, mais elle est parfois bradée. Le fait aussi de faire un bilan une fois par an, en faisant attention à ce que tout le monde ait pris la parole, que les animateur.rice.s tournent…ce sont autant d’aspects où se jouent la démocratie et qui permettent de faire fonctionner l’autonomie du conseil. J’ai été agréablement surpris de la façon dont les conseils citoyens ont été constitués et les démarches engagées pour recruter des gens. A Lille, ils ont réussi à trouver des gens qui ne s’étaient jamais engagées, qui n’avaient jamais participé auparavant.

A la fin de votre ouvrage, vous faites dix propositions pour faire vivre la démocratie participative sur les territoires. Quelles propositions principales préconisez-vous?

Il faut une évolution des conseils citoyens. Beaucoup de citoyens ont besoin d’être des citoyens actifs, de contribuer aux questions sur leur territoire de vie. Et pas seulement sur les quartiers politique de la ville.

Les propositions que je préconiserais seraient de créer des conseils DE citoyens sur tout le territoire. A Lille, par exemple, la municipalité a une vraie politique de démocratie participative. Elle a donné beaucoup d’importance aux conseils de quartier au fil des ans, notamment pour leur demander leur avis sur des projets politique de la ville. Le conseil citoyen est venu un peu perturber tout ça. Il faudrait également avoir de réels moyens et une vraie coordination entre acteurs locaux, élus et techniciens. Pour que les trois fonctionnent avec beaucoup de souplesse. D’autre part, les conseillers auraient besoin d’être mieux reconnus. Dans le rapport Bacqué-Mechmache se trouve l’idée que les conseils aient pour mission de se tourner davantage vers les acteurs locaux pour animer, mettre du lien, encourager, donner de la consistance aux initiatives diverses. Je trouve que par exemple, des conseils de citoyens pourraient être animateurs de tables de quartier, ça me semble être une bonne direction. Aujourd’hui, on ne peut pas non plus faire l’économie du numérique. C’est indispensable d’avoir des moyens pour mieux fonctionner entre eux mais aussi pour pouvoir s’adresser aux habitants.

Dans le contexte actuel de crise démocratique, quel regard portez-vous sur la démocratie participative et son avenir ?

On a besoin d’instances de débats permanents, de faire vivre une société en débat continu pour faire remonter des choses. Là-dessus, les centres sociaux jouent un rôle essentiel pour faire vivre la démocratie locale. Mais il faudrait réfléchir en amont sur la démocratie participative que nous voulons. Pas celle que le gouvernement veut, mais ce que veulent les habitants, les structures ressources, les élus qui sont sur le terrain. En se donnant le temps de la réflexion, je suis sûr que si on fait le bilan de ce qui existe et ce vers quoi on veut aller, on peut arriver à des solutions qui soient viables. Un des objectifs de la loi Lamy c’est d’aller vers les personnes les plus éloignées. Beaucoup de gens non engagés dans des instances de participation se sont impliqués dans des conseils citoyens. L’effort d’aller vers les personnes les plus éloignées est un travail de longue haleine mais qui doit être un principe essentiel. L’objectif c’est que les conseils citoyens puissent réellement se tourner vers les habitants. Qu’ils puissent discuter avec eux en pied d’immeuble. L’enjeu, important mais accessible, c’est une place plus valorisée, plus ambitieuse, localement à des conseils de citoyens.

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